Ethnographie locale : le cas du parc Victoria à Québec

PAR Mathilde Lapointe et Laëtitia Marc (avril 2019), ETHNOGRAPHIE RÉALISÉE DANS LE CADRE DU SÉMINAIRE NATURE ET ENVIRONNEMENT : PRODUCTION ET CONSTRUCTION ENTRE CRISES ET ESPOIRS DE LA PROFESSEURE SABRINA DOYON (DÉPARTEMENT D’ANTHROPOLOGIE, UNIVERSITÉ LAVAL)

Le XIXe siècle a été pour la Ville de Québec une ère caractérisée par une urbanisation accrue qui a contribué à façonner l’espace urbain que nous connaissons encore aujourd’hui. Dans sa quête d’expansion, Québec a imposé aux faubourgs avoisinants une vision de l’aménagement de l’espace urbain propre aux préoccupations hygiénistes, esthétiques et naturelles de son époque. En ce sens, la création du parc Victoria en 1897, situé à l’intersection entre les quartiers ouvriers de Saint-Roch et de Saint-Sauveur, est un exemple ethnographique qui démontre bien comment la nature a été appréhendée à ce moment-là dans un contexte d’expansion urbaine. Afin de mieux saisir le lien entre la nature et l’urbanisation de la Basse-Ville de Québec, nous présenterons dans la première partie le contexte géographique, social et politique au sein duquel cette idée de parc urbain est née. Nous verrons également les intentions de la Ville de Québec en créant cet espace vert et sa conception initiale. La deuxième partie sera axée sur le processus de naturalisation du parc, inspiré par le mouvement nord-américain « City Beautiful » ainsi que par une vision romantique de la nature, qui correspondait à la vision de l’élite québécoise plutôt qu’à celle de la classe ouvrière. Ce dernier élément nous permettra de présenter le mouvement de dénaturalisation de cet espace, entreprit par la population des quartiers adjacents quelques années seulement après la création du parc Victoria. La relation à la nature, à ce qu’elle représente ainsi qu’à son rôle et sa valeur en milieu urbain est donc grandement influencée par le contexte historique, politique et social propre à un lieu précis. L’étude de cas du parc Victoria démontre que l’idée de nature est relative puisqu’intrinsèquement subjective.

 

PARTIE 1 : Contextualisation et aménagement du parc Victoria, 1890-1899

Contexte de préaménagement du parc

L’annexion du quartier Saint-Sauveur

La création du parc Victoria en 1897 est intimement liée au contexte d’annexion de Saint-Sauveur à la Ville de Québec. Ce lieu, considéré avant 1889 comme étant la banlieue nord de Québec, jouissait d’une position portuaire favorable au développement industriel, étant situé aux abords de la rivière Saint-Charles. Ce faubourg était le plus populeux de la Basse-Ville, puisque son essor industriel avait provoqué à partir du XIXe siècle une grande demande en main-d’œuvre (November 2003). Les nombreux ouvriers qui vinrent s’y installer avec leur famille étaient toutefois peu nantis. En effet, leurs modestes habitations, bâties sur un sol marécageux, étaient faites de bois et de tôle. Ils n’avaient ni aqueduc, ni égouts, ni trottoirs (November 2003 : 374). Malgré le développement effréné et le boum démographique de l’époque, Saint-Sauveur accusait de sérieux retards en termes d’urbanisation.

La Ville de Québec était à la même époque également en pleine expansion. Les négociations pour annexer Saint-Sauveur étaient en cours depuis plusieurs années lorsqu’un incendie dévastateur en mai 1889 raviva les débats autour de la question (November 2003). L’incendie s’était rapidement propagé et avait brûlé sur son passage environ 500 maisons de bois, ce qui avait laissé entre quatre et cinq mille familles sans abris (November 2003 : 374). En septembre de la même année, Saint-Sauveur se vit contrainte d’accepter l’offre de Québec (Lambert 1985). En plus de répondre à des besoins criants, notamment concernant le réseau de distribution d’eau (qui avait fait défaut lors de l’incendie), la Ville de Québec s’engagea à améliorer les équipements et les services urbains disponibles à Saint-Sauveur (November 2003). Les travaux d’urbanisation furent remis dans les mains de Charles Baillairgé, un ingénieur-architecte très réputé travaillant pour la ville de Québec, qui, selon les témoignages, fit des miracles en très peu de temps (November 2003). Comme Valérie November le souligne avec justesse, cet incendie eut un « rôle moteur dans la construction urbaine » (November 2003 : 367) et fut un agent de changement considérable pour les faubourgs de la Basse-Ville de Québec.

Un des articles du document d’annexion de Saint-Sauveur prévoyait également : « […] un espace de terrain étant destiné à être converti plus tard en parc ou place publique » (Archives de la Ville de Québec, cité par Melançon 1997 : 109). C’est donc le dernier projet d’envergure destiné à la revitalisation de la basse-ville auquel s’était engagée la Ville de Québec en annexant Saint-Sauveur. Cette obligation politique mena à la création, en 1897, du parc Victoria. Aidé de Baillairgé, qui avait déjà supervisé les travaux d’urbanisation de Saint-Sauveur, il revint au maire Simon-Napoléon Parent de mener à bien ce projet (Melançon 1997). En poste de 1892 à 1906, Parent était réputé pour être un politicien progressiste et fut globalement apprécié de ses contemporains (Assemblée Nationale du Québec 2009, Melançon 1997). Il dédia ses mandats à la revitalisation et à la mise en valeur de sites-clés de la Ville de Québec, dont le parc Victoria (Melançon 1997 : 109).

Les Augustines de l’Hôpital général

Si le terrain convoité pour le parc était d’abord situé au cœur du quartier Saint-Sauveur, certaines complications (qui seront détaillées dans la section subséquente) firent en sorte que le maire Parent prit l’initiative d’aborder les Augustines de l’Hôpital général. Leurs propriétés terriennes incluaient également, non loin de l’Hôpital-général, une presqu’île entourée de la rivière Saint-Charles (Melançon 1997). Située entre Saint-Sauveur et Saint-Roch, c’était un lieu stratégique par rapport aux populations visées par ce développement et par la grande superficie disponible comparativement au premier terrain ciblé.

Lorsque Parent proposa aux Augustines d’acheter cette terre pour l’annexer à la Ville de Québec, celles-ci demandèrent conseil à l’archevêché de Québec. Cette autorité religieuse, dont relevaient les Augustines, souleva néanmoins quelques préoccupations quant à la future vocation de ce parc (Lambert 1985). De fait, Monseigneur Marois s’inquiétait de l’utilisation que ferait la Ville de Québec du site, à savoir si leur projet respecterait les principes moraux et les objectifs communautaires de l’Église. Il fit savoir que la cessation de cette propriété terrienne ne pourrait être accordée que si le but était réellement de « de donner aux deux plus populeux faubourgs de la ville, celui de Saint-Roch et celui de Saint-Sauveur, un parc ou un jardin public, où la population pourra aller se reposer des fatigues du jour et respirer un air salubre. » (correspondance citée par Melançon 1997 : 114). Il sera donc convenu avec la Ville de Québec, lors de la cessation de ces terres, que celles-ci devaient être dédiées uniquement à la création d’un parc qui respecterait le « bon ordre et la morale publique » (Melançon 1997 : 115), selon les préceptes catholiques, en stipulant que « ladite Cité s’engage à ne permettre en aucun temps et dans aucune partie du dit Parc la vente de liqueurs alcooliques, ni aucun jeu, ni réjouissances, théâtre, clubs, cafés quels qu’ils soient. » (Melançon 1997 : 137). Une des clauses obligea également la Ville de Québec de construire deux ponts, dont l’un pour l’usage des religieuses de l’Hôpital général pour que la circulation soit plus facile pour les Augustines et pour les usagers de l’Hôpital. Pour l’archevêché de Québec, la mise en place d’un espace vert sur les terres des Augustines était donc perçue comme une « œuvre de charité auprès des malades (de l’Hôpital général) et des familles ouvrières (de Saint-Roch et de Saint-Sauveur). » (Melançon 1997 : 137). Les communautés religieuses comme celle des Augustines avaient donc un certain pouvoir dans le développement urbain de Québec, autant dans l’orientation des projets d’urbanisation que dans la valeur morale qui sera octroyée à ceux-ci (Lambert, 1985). Sous le prétexte de dédier ces terres aux pauvres et aux malades, les Augustines ont en fait ouvert un espace de nature qui encouragerait indirectement leurs adeptes à entrer en communion avec un lieu saint et pur, dénué de toutes perversités normalement présentes dans les milieux urbains. Leur intervention, leurs préoccupations ainsi que les conditions imposées à la Ville de Québec ont sans aucun doute contribué à orienter la création du parc Victoria. Toutefois, comme nous le verrons dans la deuxième partie, la vision prônée par l’Église (et qui correspondait également en grande partie aux visées du maire de Québec) s’est avérée être en inadéquation avec les réels besoins et la perspective de la population ouvrière des faubourgs à laquelle le parc était destiné.

L’aménagement du parc Victoria

Choix du site et objectifs de la Ville de Québec

Comme mentionné ci-haut, le premier choix de la Ville de Québec n’était pas les propriétés terriennes religieuses, mais un autre terrain situé au sein de Saint-Sauveur. Toutefois, une pétition avait été signée en 1894 par 351 ouvriers du faubourg contre la création d’un parc, perçue comme inutile et comme déformant le paysage urbain du faubourg. Ils exigeaient plutôt que la Ville investisse cette somme colossale dans l’économie de leur quartier afin d’en stimuler l’essor. Mais la vision politique n’était pas en accord avec la vision ouvrière, comme l’exprime avec justesse Melançon : « À une époque où les parcs et les espaces verts apparaissent comme une solution thérapeutique adéquate pour résoudre les problèmes d’une ville malade, il convient pour la municipalité d’en aménager là où le problème de la santé publique se pose avec le plus d’acuité. »  (Melançon 1997 : 111). Le maire de Québec, croyant fermement à la vocation « purificatrice » d’un parc en milieu défavorisé, se tourna vers l’option des terres appartenant aux Augustines. La vision de l’élite politique et religieuse était donc très clairement en décalage avec celle du peuple, comme le démontrent les différentes positions autour de la question du parc Victoria.

Simon-Napoléon Parent entreprit néanmoins la construction du parc en 1896 en répondant aux exigences de l’entente signée avec les Augustines, qui correspondaient assez bien avec ses propres intentions. Il souhaitait revitaliser l’espace urbain et offrir aux ouvriers des faubourgs avoisinants un espace de ressourcement et de détente, qui, espérait-il, pourrait également stimuler une nouvelle vague de développement résidentiel qui pourra être une source importante d’impôts fonciers (Melançon 1997 : 113). Outre cela, le dessein de la ville de Québec de naturaliser des zones urbaines répondait également à une forte prescription de salubrité et d’hygiène qui exerçait une grande pression politique sur les développements urbains à cette époque. En ce sens, Baillairgé sera chargé de donner à contrat le nettoyage de la rivière Saint-Charles, fait de nuit afin que le parc garde son aspect naturel et paisible pour les passants le jour (Baillargé 1899 : 76). La proximité du dépotoir de Pointe aux lièvres, non loin de là, sera également une préoccupation importante pour la Ville de Québec (Baillargé 1899 : 76).

Le contexte politique orientait le pouvoir public de la Ville vers des pratiques interventionnistes en matière d’hygiène publique, vue comme étant gravement compromise en ville à cause l’essor démographique et géographique effréné de l’époque (Melançon 1996). Le parc devait donc impérativement être une oasis de nature coupée des risques sanitaires de la ville, un lieu qui contribuerait non seulement à embellir les faubourgs avoisinants, mais qui garantirait également l’amélioration de la qualité environnementale en milieu urbain. En plus de la pression politique de l’époque, la vision du maire Parent sera encouragée par le mouvement urbanistique de revitalisation « City Beautiful », en vogue dans les métropoles en développement de l’Amérique du Nord à ce moment-là (Melançon 1996).

« Design » du parc

En l’espace d’un an, l’équipe dirigée par Baillairgé fit de travaux majeurs pour transformer l’ancienne propriété terrienne des Augustines en un espace vert. Le terrain fut asséché, le niveau d’eau de la rivière Saint-Charles régulé, deux ponts furent construits et la renaturalisation du site fut entreprise. Un restaurant ayant une tourelle d’observation ainsi qu’une serre municipale furent bâtis. Le reste du site était simplement organisé autour d’un chemin principal d’où « naissent plusieurs allées et sentiers qui sillonnent le parc en tous sens et qui conduisent le promeneur soit à un bosquet, soit à une retraite rustique ou au milieu de quelques parterres jonchés de peurs aux parfums variés et aux mille nuances. », comme en témoigne l’ancien journal L’Électeur. Le parc a pour vocation « la promenade et la détente. » (Melançon 1997 : 29). Il fut inauguré en 1897 par le gouverneur général du Canada, Lord Aberdeen, et connut un immense succès auprès de l’élite québécoise (Baillairgé 1899). Il sera nommé parc Victoria en l’honneur des 60 ans de règne de la Reine Victoria. Dès 1899, Baillargé écrit dans un rapport sa vision très romantique et idéaliste du parc Victoria : « Le parc, dans peu d’années, quand les arbres y auront fait des feuilles en suffisance, sera par son site exceptionnel, entouré d’eau qu’il est de tous les côtés, le parc le plus attrayant qu’on puisse concevoir (…) » (Baillargé 1899 : 21). La vision romantique, esthétique et épurée de la nature dont témoigne l’aménagement du parc découle directement du mouvement nord-américain « City Beautiful ».

 

PARTIE 2 : « Naturalisation » et « Dénaturalisation » du parc Victoria, 1914 à aujourd’hui

Naturalisation d’espaces urbains à Québec

Mouvement « City Beautiful »

L’influence de l’architecte anglais John Repton et sa conception singulière de jardins dits anglais trouve rapidement écho en Amérique du Nord. Repton a théorisé des modèles de jardins où l’harmonie de la nature et son agencement avec le terrain sont mis de l’avant (Melançon 1996). Cette idée de naturalisation des lieux, particulièrement dans un contexte urbain où l’hygiénisme monopolise et justifie les politiques d’urbanisation, fait naître aux États-Unis le mouvement « City Beautiful » (Lachapelle 2001). Le mouvement est mené en grande partie par Frederic Law Olmsed, le paysagiste qui aménagea notamment le Central Park à New York et le Mont-Royal à Montréal (Melançon 1996). L’accent est mis sur l’esthétisme, l’ordre « naturel » et la beauté de la nature incarnés dans des parcs conçus pour être complètement intégrés au décor urbain (Lachapelle 2001). Certains pensaient même que ce genre de parc, de par leur organisation et leur propreté, pourrait contribuer à prévenir la transmission de maladies (Lachapelle 2001).

L’idée de créer des parcs imaginés comme étant de petites parcelles immersives de nature n’arrive que tardivement à Québec : le parc Victoria est considéré comme étant le premier du genre, suivi de celui des plaines d’Abraham. L’emplacement du parc Victoria est sélectionné, selon les lignes directrices du mouvement « City Beautiful », pour ses « qualités esthétiques naturelles » (Melançon 1997 : 3), nature qui sera non seulement conservée, mais également renforcée par l’aménagement paysager. Le choix de ce lieu, étant enclavé par un cours d’eau le séparant du reste de la ville, contribue à alimenter le mythe de la création d’un refuge naturel pour les citadins. On veut laisser l’impression que le parc est un espace naturel, intouché de l’Homme, un paradis luxuriant qui échappe aux contraintes du temps et qui s’organise miraculeusement dans la plus grande harmonie. Le parc public devient à la fois un lieu partagé collectivement et un lieu de recueillement et de reconnexion personnelle avec la nature. De plus, allant de pair avec les visées hygiénistes de ce type d’aménagement, le parc Victoria était dédié aux populations pauvres de la Basse-Ville dont les besoins sanitaires étaient criants. La vision de la nature mise de l’avant par les adeptes de « City Beautiful », comme le maire Parent et son acolyte Baillairgé, est très certainement bâtie sur une vision romantique de la nature où l’Homme est en parfaite harmonie avec son environnement. Cette manière de conceptualiser la nature témoigne d’un point de vue extérieur orienté désincarné de la vision interne des habitants concernés par le projet du parc Victoria.

Vision romantique de la nature

Force est de constater que le mouvement romantique exerce une grande influence sur la vision de la nature de l’époque. Celle-ci est ainsi idéalisée par une population désireuse de renouer avec un environnement pur, mais également avec ses sens et ses émotions, deux idées qui sont à la base du romantisme. Le romantisme et la vision de la nature de l’époque sont donc étroitement liés, vision qui marque les prémices de l’idée d’écologie comme nature intouchée, à protéger. En effet, comme le dit Pierre Alphandéry : « L’écologisme reprend l’idée très ancienne selon laquelle le bonheur humain ne se trouve pas seulement dans l’accumulation des marchandises, mais aussi dans les activités humaines échappant au marché ou dans les joies esthétiques et le ressourcement spirituel qu’apporte un rapport plus direct avec la nature. » (Alphandéry 1992). L’objectif est donc de renouer avec une spiritualité perdue, un bien-être de vivre avec la nature, d’être en son sein, de ressentir ses émotions originelles que l’urbanité et la modernité tendent peu à peu à effacer. De plus, le romantisme comme l’écologisme s’opposent au capitalisme. Le parc Victoria semble donc être le moyen idéal de retrouver cette nature au sein de la ville et de combler un besoin que nos sens réclament. De plus, il est possible de lier cette vision de la nature au courant personnaliste qui se développe principalement dans les années 1930 face à la crainte que provoque l’accélération de la modernité et du développement de la technique. Grandement influencé par le romantisme, le personnalisme veut favoriser l’épanouissement personnel dans son lien avec la nature. Celle-ci est ainsi associée à l’idée d’une liberté passée qui s’éteint peu à peu. Les liens de l’homme à la nature doivent être renforcés. Ainsi, même si le courant personnaliste se développe après le projet du parc Victoria, on peut constater ses débuts avec ce projet qui recherche à la fois « symbiose avec la nature » et « harmonie organique ou communautaire » (Alphandéry 1992). Le parc mêle donc les préoccupations d’un développement privilégié de la relation hommes-nature, mais aussi de la relation entre les êtres humains au sein d’une communauté. Cela se perçoit notamment dans les descriptions très romantiques qui sont faites du parc : « plusieurs allées et sentiers qui sillonnent le parc en tous sens et qui conduisent le promeneur soit à un bosquet, soit à une retraite rustique ou au milieu de quelques parterres jonchés de fleurs aux parfums variés et aux milles nuances » (Melançon 1997 : 29). Le parc définit donc une vision indéniablement romantique de la nature, puisqu’il cherche les émotions jusqu’à dans ces descriptions. La vision romantique s’appuie sur le mythe de la nature comme intouchée. La nature, incarnée dans ce projet d’espace vert, a donc une valeur culturellement construite par les idéaux de l’époque, autant politiques et moraux qu’esthétiques (Ruiz-Ballesteros et al. 2009).

Clivage des perceptions de la nature entre les classes ouvrières et l’élite

Dans sa thèse, Yves Melançon suggère que les habitants du quartier saisissent mal l’utilité d’aménager un parc. Les élites veulent un espace de reconnexion avec la nature et un lieu privilégié d’échanges sociaux ; la construction d’un parc correspond tout à fait à leur vision urbanistique et politique. Pour les ouvriers du quartier, les lieux qui ont une signification et un rôle rassembleur sont plutôt des espaces urbains où la nature a été définitivement repoussée, tels que « les rues étroites et animées » et « la paroisse » de leur quartier (Melançon 1997 : 141). Par conséquent, le projet du parc Victoria est perçu comme une dépense inutile à laquelle s’oppose la classe ouvrière en lançant une pétition afin de favoriser d’autres projets pour « renforcer l’économie et le commerce, des références auxquelles les habitants s’identifient » (Melançon 1997 : 141). Cela démontre que la façon de percevoir l’environnement diffère selon la classe et le contexte social : « People perceive the environment differently depending on how they relate to and appropriate it. Therefore, talking about the environment involves talking about ourselves » (Ruiz-Ballesteros et al. 2009).

Le parc Victoria témoigne donc des différentes préoccupations des classes sociales concernées par ce projet et met de l’avant un clivage important entre la vision des ouvriers et celle des gens au pouvoir. Ainsi, nous pouvons constater que ce projet reflète principalement la mainmise des élites, particulièrement religieuses et politiques, sur le quartier. En effet, malgré la pétition pour en faire une zone plutôt industrielle qui favoriserait l’économie du quartier, on comprend que le parc Victoria est plutôt né du besoin éprouvé par les élites de renouer avec la nature en milieu urbain. La réflexion de la relation à la nature en fonction de la classe sociale peut ainsi naître : le fait de penser la nature, de la repenser même, c’est-à-dire l’idée même du parc Victoria n’est-il pas en soi un luxe ? Peut-on se payer le luxe de s’opposer au capitalisme si on est plus pauvre ? Peut-on se payer le luxe de vouloir profiter de la nature ? Toutefois, comme nous le verrons dans la prochaine section, la classe ouvrière de la basse-ville s’est réappropriée à partir du début des années 1900 la signification et le rôle de ce parc en lui conférant une vocation lucrative. Ce processus peut être qualifié de « dénaturalisation » du parc.

Dénaturalisation du parc Victoria

L’expansion urbaine : vers une dénaturalisation du parc Victoria

Comme l’annonce Yves Melançon : « Parc et développement résidentiel vont de pair » (Melançon 1997 : 30). Corroborant les prédictions du maire Parent, le nouvel espace de verdure attire un bon nombre de résidents, ce qui crée une forte demande de développement résidentiel, stimulant ainsi le marché immobilier de la basse-ville. Avec ce développement résidentiel, la ville connaît donc à la fois une expansion géographique, mais aussi une réorganisation et une reconception de la façon de concevoir à la fois l’habitat et la vie en ville. On assiste désormais à une volonté, non de partager un coin de nature, mais de se l’approprier, de le rendre conforme à l’idée que l’on s’en fait : faire de son jardin un potager, un lieu de détente ressourçant, ou encore de loisir ; chacun peut laisser libre cours à sa vision. Mélançon en témoigne : « Avec l’éclatement des villes, l’art des jardins publics perd de sa popularité après la Seconde Guerre mondiale. L’étalement urbain témoigne des avantages du pavillon de banlieue situé entre la campagne et la ville, et les banlieusards tournent le regard vers leur cour où désormais ils s’improvisent jardiniers » (Melançon 1996 : 44). Cela explique la volonté d’une reconnexion personnelle avec la nature. Le parc est désormais vu comme un lieu de sociabilité, où la nature ne tient plus une place prédominante puisqu’elle est instrumentalisée pour assouvir les désirs de ceux qui veulent en profiter.

Avec cette expansion résidentielle encouragée par la présence d’un immense espace vert, les quartiers de la basse-ville deviennent de plus en plus populaires. Ce regain d’intérêt ouvre la voie aux investissements, au développement et par conséquent à une transformation importante des lieux-clés de ces quartiers. Les habitants de Saint-Roch et de Saint-Sauveur veulent dorénavant se réapproprier le parc Victoria pour le transformer selon leur rapport à la nature, qui évolue au même rythme que leurs quartiers. D’autres éléments contribuent à accélérer cette transformation et rendent le parc Victoria accessible et attrayant à un plus grand nombre de personnes : « La construction prochaine du pont de Québec, le dragage de la rivière Saint-Charles, l’extension du réseau de tramway et l’ouverture du nouvel arsenal dessert par une voie ferroviaire dans la paroisse Saint-Malo (à l’ouest du quartier Saint-Sauveur), toutes ces interventions ouvrent la voie à l’industrie à l’ouest de la basse-ville. » (Melançon 1997 : 37). Relier le parc à la ville devient une nouvelle préoccupation et alors que les transports se développent en ce sens, le paysage urbain commence à primer sur la nature maintenant vue comme secondaire. Indubitablement, la « dénaturalisation » du parc est déjà en marche vers une modernité qui prend peu à peu le dessus sur la nature face aux nouveaux besoins et au nouveau rapport à la nature que développent les habitants de la basse-ville.

Vers une nouvelle conception de la nature : la nature comme loisir

La localisation du parc ainsi que les transports qui le desservent désormais, notamment la ligne de tramway dès 1899 puis l’autoroute Laurentienne, en font un lieu intéressant pour développer des activités récréatives. Cette nouvelle accessibilité avait déjà commencé à faire basculer la vision de la nature des différents acteurs. Cela se fit de manière définitive en 1914 lorsqu’une patinoire ouvre officiellement au parc Victoria, marquant ainsi le début de la « dénaturalisation » du parc. Le réaménagement de la rivière Saint-Charles aura également un impact important, puisque « Le méandre entourant le parc Victoria fut comblé en 1957. » (Boutet 2006 : 11). L’assèchement de ce cours d’eau fait en sorte que le parc perd ainsi définitivement son statut d’oasis, de bulle qui échappe à la ville. De plus, le plan d’urbanisation de la ville de Québec est de conserver une cohésion entre le parc et la rivière Saint-Charles. L’objectif devient donc de réaménager les parcs pour leur donner une fonction à la fois d’espace vert et de loisirs, donc de « penser davantage à la détente, traiter les ponts pour favoriser l’observation, réaliser des aménagements fonctionnels et prévoir des activités pour les quatre saisons. » (Ville de Québec 1995a : 81).

À noter tout de même les nombreuses inquiétudes de la communauté religieuse qui veut conserver la raison d’être du parc et craint les avancées de la modernité (Melançon 1997 : 138). L’Église saisit rapidement le changement de vocation du parc, d’un jardin d’Éden sacré à un lieu de villégiature profane. Pour l’élite religieuse qui maintient sa position par rapport à sa représentation de la nature, la transformation du parc Victoria est perçue comme un affront à l’entente qui avait été établie lors de la cessation de leurs terres. Toutefois, le conseil municipal n’a pas le même point de vue et considère désormais le développement économique de la basse-ville comme une priorité, se ralliant à la perspective des ouvriers : « Toutefois, pour le conseil municipal, le progrès dans le secteur de la basse ville signifie en plus la prospérité, l’expansion et la diversification des commerces et des industries mécanisées modernes. » (Melançon 1997 : 138). Il est intéressant de constater que lorsque la classe ouvrière réclamait un développement des commerces à la place d’un parc, la ville leur a offert un parc, et c’est finalement la ville qui va voir évoluer sa vision de la nature : l’instrumentalisation de ce lieu pour en tirer profit est désormais perçue plus favorablement que de préserver une oasis de nature en ville. Il semble y avoir eu un changement profond de la conception de la relation à l’environnement par les différents acteurs autour du parc Victoria : l’élite politique s’est prise dans l’engrenage du capitalisme et la nature n’apparaît plus comme un luxe que l’on s’offre, mais plutôt comme une opportunité d’accumuler du capital. La classe ouvrière, quant à elle, voit dans le passage d’un « parc-jardin » à un « parc-récréatif » une façon d’accéder aux mêmes luxes récréatifs dont se prévalent les élites. La nature n’est plus une source de reconnexion avec l’univers, mais bien un élément qui peut être instrumentalisé pour nos propres fins.

Cette transformation de la vision de la nature et de son rapport à celle-ci s’explique donc en partie par l’évolution sociétale face au progrès technologique. On passe d’une société dirigée par une élite politique et religieuse qui détermine le rapport à la nature en ville comme étant un élément purificateur, à la réappropriation de cet espace vert par une classe ouvrière qui réclame un lieu de plaisance et de loisirs à leur disponibilité. Il faut créer des espaces de jeux et libérer plus de temps pour se détendre. À noter également que ces activités récréatives deviennent à la fois lucratives et un important lien social pour une classe ouvrière qui n’a pas forcément les moyens de partir en vacances. On peut donc supposer que le développement résidentiel, industriel et démographique de la basse-ville a également favorisé un essor économique qui a permis aux habitants de ces quartiers de revendiquer le droit de s’approprier la fonction du parc Victoria. Cette prise de parole du peuple témoigne de l’obtention d’un plus grand poids politique, puisque les dirigeants politiques se sont également conformés à ces revendications en finançant l’installation d’infrastructures de loisirs au sein du parc, mettant ainsi un terme à sa vocation purement « naturelle ». On assiste alors, comme l’écrivent Ruiz-Ballesteros et ses collègues, a un cas de « humanized nature, a cultured nature » (Ruiz-Ballesteros et al. 2009 : 163) qui remplace graduellement l’idée de nature comme El Dorado des élites.

Ainsi, le parc verra ses activités se multiplier avec, par exemple, la construction d’un stade de baseball en 1938 sous la gouvernance de Maurice Duplessis. De nombreux projets de réaménagement du genre y succèderont, et ce, jusqu’à aujourd’hui. Trop nombreux pour être tous cités ici, ils témoignent néanmoins d’une constante renégociation de la vision de la population de la nature avec celle des élites. Les relations et les représentations de l’environnement se sont donc transformées selon le contexte historique, social et politique, ce qui témoigne des différents visages des classes sociales du XIXe siècle à aujourd’hui.

 

Conclusion

Le parc Victoria, nous l’avons vu, est donc un témoin-clé de l’évolution de la société de la fin du XIXe siècle à nos jours. La vision de la nature qui l’entoure a évolué à plusieurs reprises et représente à la fois une époque, mais aussi des classes sociales diversifiées aux préoccupations différentes. Dans le processus de naturalisation et de dénaturalisation du parc, on comprend que l’idée de nature en milieu urbain est une construction socio-culturelle qui n’est pas la même selon les classes sociales. Ainsi, si un groupe acquiert une capacité politique plus grande, plus sa vision de la nature sera représentée concrètement. C’est ce qui s’est passé entre l’élite politique et religieuse qui a pensé l’aménagement du parc Victoria et le peuple ouvrier qui, quelques décennies plus tard, a réussi à se réapproprier cet espace. En effet, la ville de Québec a suivi sa propre vision de la nature, passant d’une nature idéalisée presque sacrée à protéger, à un engrenage d’expansion urbaine qui a fait de la nature une problématique secondaire et a créé la notion d’espace vert : un mélange de nature et d’activités récréatives. Le parc Victoria est devenu un parc urbain qui témoigne de la vision de la nature humanisée et culturellement transformée des habitants des quartiers avoisinants. La nature comme pureté intouchée doit désormais se chercher à l’extérieur des villes, notamment dans l’établissement de parcs naturels.

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*** L’image du plan du Parc Victoria réalisé vers 1897  utilisée en couverture est tirée du site Histoires urbaines: https://histoireurbaine.wordpress.com/2016/05/05/le-parc-victoria-vers-1905/
Référence: Luc Noppen et al, Québec, trois siècles d’architecture, [Québec], Libre Expression, 1979, p. 409

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