Le Port de Québec : un espace de négociation de l’environnement

le
Josyanne Proteau (avril 2019), ethnographie réalisée dans le cadre du séminaire NATURE ET ENVIRONNEMENT : ALTERNATIVES, ALTÉRITÉS, TRANSITIONS DE LA PROFESSEURE SABRINA DOYON (DÉPARTEMENT D’ANTHROPOLOGIE, UNIVERSITÉ LAVAL)

Le Port de Québec, stratégiquement localisé pour assurer le transit de marchandises entre l’Europe et le nord de l’Amérique, effectue en moyenne le transbordement de 25 millions de tonnes de matières en vrac par année (Port de Québec, site Internet). Étant le dernier Port en eaux profondes avant le rétrécissement du fleuve Saint-Laurent, il permet le transbordement des marchandises de navires à fort tirant d’eau vers de plus petits navires pouvant remonter le fleuve ou vers des transports terrestres comme les trains ou les camions, et vice-versa (Port de Québec, site Internet). Les matières en vrac solides et liquides qui sont transitées sont principalement importantes pour les secteurs sidérurgique, minier et agroalimentaire et sont ainsi notamment constituées de métaux, de produits chimiques ou de produits pétroliers.

Loin de faire l’unanimité, les activités du Port ont été au centre de différentes controverses liées à leurs impacts environnementaux. Comme il est situé au plein cœur de la ville de Québec, la population des quartiers avoisinants se trouve directement témoin et victime de ces impacts négatifs. Ainsi, l’environnement se trouve négocié dans cette zone de la ville où se rencontrent des logiques d’exploitation marquées et des volontés de préserver les espaces de vie. Dans ce texte, je retracerai donc les façons dont l’environnement est conçu et produit par les différents acteurs au fil de deux moments de mobilisations contre les activités de transbordement du Port.

 

Les activités du Port contestées

Épisode 1 : IMTT-Québec et ses réservoirs de vrac liquide

En 2007, l’entreprise IMTT-Québec a entrepris la construction de sept réservoirs destinés à recevoir des produits chimiques et pétroliers au Port de Québec. Plaidant que le Port n’est soumis qu’à la juridiction fédérale, l’entreprise a décidé de ne pas tenir compte des normes environnementales en vigueur au Québec (Radio-Canada 2016). Différents acteurs, dont des citoyennes et citoyens, le gouvernement du Québec et le Centre québécois du droit de l’environnement (CQDE), s’opposent toutefois à cette application du cadre juridique et estiment que l’entreprise devrait se plier aux exigences de la loi provinciale sur la qualité de l’environnement (Centre québécois du droit de l’environnement, site Internet). Après un premier jugement, en 2016, décrétant que les lois québécoises sont « constitutionnellement inopérantes » sur la zone du Port, la cause a été portée en appel (Radio-Canada 2016). Le gouvernement du Québec et le CQDE espèrent arriver à faire entendre à la Cour que la protection de l’environnement est une responsabilité qui doit être partagée par les différents paliers de gouvernement. Selon David Robitaille, avocat-conseil du CQDE, « la coexistence harmonieuse de normes fédérales, provinciales et municipales n’est pas une anomalie, mais une réalité qui se doit d’être respectée si on veut s’assurer de pouvoir protéger notre environnement » (Centre québécois du droit de l’environnement, site Internet). Dans le traitement médiatique qui a été fait de ce conflit, l’enjeu juridique d’établir un précédent dans la gestion de l’environnement par les différents paliers de gouvernement est mis de l’avant, au détriment des enjeux particuliers de la contamination due aux activités du Port de Québec

Épisode 2 : Arrimage du Saint-Laurent et ses opérations de transbordement de vrac solide

En 2012, des citoyens et citoyennes des quartiers de la Basse-Ville de Québec ayant observé à plusieurs reprises le dépôt d’une épaisse poussière provenant du Port dans la ville ont décidé de prendre action. C’est ainsi qu’est née l’initiative citoyenne de vigilance du Port de Québec, un collectif qui s’est donné comme objectif de « colliger et diffuser l’information sur les impacts environnementaux des activités industrielles au Port de Québec » (initiative citoyenne de vigilance du Port de Québec, site Internet). L’entreprise Arrimage du Saint-Laurent, qui s’occupe du transbordement de matières solides en vrac (notamment des métaux), a été tenue particulièrement responsable de ces épisodes de poussières. Soutenant que ces activités de transbordement ont des impacts sur l’environnement, notamment sur la qualité de l’air et du sol, et que cela peut occasionner des risques pour la santé, le regroupement a réclamé « l’implantation d’un système de gestion environnementale » par l’entreprise (Lalande 2013b). Au fil des ans, plusieurs démarches ont été entamées dans le but d’assurer un environnement sain dans les quartiers de la Basse-Ville.

Un premier recours collectif a été intenté contre Arrimage du Saint-Laurent concernant un épisode particulier de poussières rouges survenu le 26 octobre 2012, qui a été gagné en partie en février 2019 (Trudel Johnston & Lespérance, site Internet). Un second recours a été intenté contre les troubles et inconvénients anormaux causés par le Port de Québec et l’entreprise Arrimage du Saint-Laurent, plus globalement. Le procès se tiendra de septembre à décembre 2019 (Trudel Johnston & Lespérance, site Internet). Une panoplie de documents ont été produits et rendus disponibles sur le site Internet de l’initiative citoyenne de vigilance du Port de Québec, dont un mémoire, qui été soumis à l’Agence canadienne d’évaluation environnementale. Également, des témoignages ont été rassemblés, des analyses des poussières produites et des requêtes ont été adressées à l’Administration portuaire et à la Direction de la santé publique. Il est notamment demandé, dans ces lettres, que le Port « améliore ses performances environnementales » et que la Direction de la santé publique prenne ses responsabilités dans la protection de la santé et l’environnement (Lalande 2013a et 2013b).

Réactions de l’Administration portuaire de Québec

Suite à une revue partielle des journaux et de la documentation officielle du Port, il apparaît que l’administration du Port de Québec a adopté différentes stratégies dans ces deux conflits. Dans la première controverse, elle s’est contentée de se ranger d’entrée de jeu du côté d’IMTT-Québec, qui a ainsi pu aller de l’avant avec son projet malgré le procès en cours depuis 2008.

Dans le deuxième cas, par contre, la réaction de l’Administration a été tout autre. Elle a en effet déployé plusieurs moyens pour montrer sa prise en charge de la situation et ses efforts pour la préservation environnementale. Il a été mis de l’avant dans la documentation officielle qu’un équipement à la fine pointe de la technologie a été développé, de concert avec des mesures de sécurité éprouvées, afin de répondre aux risques environnementaux des opérations de transbordement (Port de Québec 2015a). Des canons à eau ont été installés par Arrimage du Saint-Laurent afin de rabattre la poussière au sol durant les opérations, des caméras ont été posées afin de surveiller les installations en tout temps, des patrouilles sur le terrain ont été déployées afin d’être en mesure d’intervenir rapidement en cas de problème. Huit stations de mesure de la qualité de l’air ont été installées et des pratiques de transbordement plus sécuritaires ont été instaurées, comme le fait de déposer la matière en vrac le plus près du sol possible et de les couvrir de bâches par la suite (Port de Québec 2015a).

Une autre stratégie utilisée par l’Administration a été de discréditer les arguments de ses opposantes et opposants. Elle a ainsi fait appel à des experts, qui ont affirmé que même lorsque les taux de concentration de métaux dans l’air dépassent la norme, ils demeurent « tout à fait négligeables » (Martin 2018) ; que les méthodes utilisées par l’initiative citoyenne pour faire les analyses de poussières n’étaient pas bonnes ; et qu’il est impossible de vérifier le taux de retombée de poussière puisqu’il n’existe pas de mesure appropriée pour cela. Ces experts ont ainsi permis à l’Administration de soutenir que certaines critiques qui lui étaient adressées n’étaient pas valides (Morin 2015).

Finalement, l’administration a également mis de l’avant dans ses interventions publiques et dans sa documentation officielle ses projets d’aménagement de la nature.  En effet, vingt pour cent du territoire du Port est consacré à des projets d’aménagements de plaisance, notamment à la Pointe-à-Carcy, à la Baie de Beauport, à l’Anse-au-Foulon, à l’anse Brown et au Bassin Louise (Port de Québec 2015a ; Port de Québec, site Internet). Dans ses vidéos promotionnels, l’Administration du Port soutient que tous les efforts sont faits pour permettre une cohabitation saine, agréable et durable entre le Port et les quartiers urbains (Port de Québec 2015a et b). À travers ces aménagements, le Port se met en valeur de façon positive en lien avec l’environnement et assure ainsi que la nature et l’accès à un environnement sain ont une place importante au cœur de ses infrastructures.

On remarque donc une grande disparité entre les réactions de l’Administration portuaire suite à ces deux controverses. En effet, alors qu’aucune mesure ne semble avoir été prise par l’Administration en réaction à la controverse autour des réservoirs, celle des poussières a entrainé plusieurs réactions de sa part. La première n’ayant pas beaucoup été discutée dans l’espace public et la seconde y ayant causé beaucoup de remous, on peut se demander s’il n’y aurait pas un lien direct entre les actions de l’administration du Port sur l’environnement et sa volonté de bien paraître dans l’opinion publique. Une telle relation serait révélatrice de la conception de l’environnement de cet acteur et de l’importance réelle accordée à préserver des milieux de vie sains.

L’environnement négocié

Deux visions de l’environnement

À travers ces conflits autour des activités courantes du port, on voit émerger différentes visions de l’environnement. Du côté des acteurs et des actrices qui s’opposent à ces activités, c’est une vision de préservation et de conservation de l’environnement qui est mise de l’avant, à deux niveaux. Dans la bataille juridique contre IMTT-Québec, ce qui doit être préservé est la qualité de l’eau et des sols – l’environnement est ici vu comme étant constitué d’éléments naturels qu’il faut protéger de la contamination par les activités humaines. Dans le cas de la revendication citoyenne, c’est plutôt l’environnement en tant que milieu de vie qui doit être préservé. En effet, c’est l’impact de la contamination environnementale sur la santé des personnes qui y vivent qui est au centre des préoccupations. Dans les deux cas, c’est la qualité, le caractère sain de l’environnement qui doit être protégé, conservé.

À cela s’oppose une vision de l’environnement comme étant exploitable et potentiellement économiquement profitable. Pour l’administration, les entreprises et même le gouvernement fédéral et la Ville, les caractéristiques du lieu en font un endroit ayant un fort potentiel économique. Sa localisation dans le Saint-Laurent et le fait qu’il bénéficie d’une profondeur de 15 mètres à marée basse en font un espace de choix pour des activités de transbordement de marchandises. Également, la beauté de la Ville et de la nature sur les côtes tout au long du fleuve en fait un attrait touristique important, stimulant le développement du très lucratif secteur des croisières (Port de Québec, site Internet). En conséquence, pour ces acteurs, il fait sens de développer et de d’exploiter le secteur, car c’est de cette façon qu’il atteint son « plein potentiel ».

Une construction discursive commune

Il est intéressant de constater qu’alors que les deux camps ont des visions de l’environnement qui s’opposent, ils se réunissent autour d’une rationalisation et d’une mise en langage commune de l’environnement comme étant quantifiable, mesurable et contrôlable. Dans l’épisode du vrac liquide, c’est le respect d’une loi par rapport à l’environnement qui est revendiqué par les opposants. Cette loi sert à encadrer les activités et leurs impacts sur l’environnement, et donc à distinguer les impacts acceptables de ceux qui sont inacceptables. De la même façon, les revendications soulevées par le deuxième cas visent à assurer le respect de normes environnementales. Ces normes sont basées sur des taux de contaminations qui sont jugés acceptables ou non et reposent ainsi sur le fait d’analyser et de connaître les taux réels de contamination et les risques qu’ils représentent du point de vue de la dégradation environnementale et de la santé, ce qui permet de prédire et d’évaluer les dommages causés par les activités du Port et d’assurer une certaine part de contrôle sur ces dommages potentiels (Radio-Canada 2018 ; Morin 2015).

De l’autre côté, l’Administration se plie à ces exigences en prenant des mesures pour minimiser ses impacts sur certains aspects. Les changements pensés sont de l’ordre des quantités et non pas des qualités. En effet, les opérations portuaires polluantes ne cessent pas ou ne subissent pas de modifications significatives ; on ne travaille qu’à en diminuer les impacts par des mesures de mitigation. De cette façon, le Port peut améliorer sa « performance environnementale » (Port de Québec, site Internet) tout en continuant de mener des activités qui, en elles-mêmes, sont opposées à l’objectif de préserver un environnement sain.

Conclusion

En bref, des visions de l’environnement s’opposent dans ces conflits créés autour des activités portuaires. D’un côté, les opposantes et opposants aux autorités du Port conçoivent l’environnement comme quelque chose devant être protégé, préservé – tant les éléments qui le composent (l’eau et le sol, notamment) que dans son ensemble en tant que milieu de vie. De l’autre côté, les promoteurs du développement économique du Port mettent de l’avant une vision de l’environnement où celui-ci acquière sa valeur par les processus d’exploitation. Dans leurs efforts pour établir un dialogue, les parties impliquées participent à une construction discursive commune de l’environnement comme étant rationalisable, mesurable et quantifiable. Et c’est dans cette fenêtre d’entente que les acteurs en viennent à négocier l’environnement entre des visions, des priorités et des objectifs différents.

BIBLIOGRAPHIE

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