Anthropologie et industrie minière

Les anthropologues se sont saisis de la question minière de manière effective lorsque celle-ci s’est imposée sur leurs terrains de recherche, au tournant des années 1980, alors qu’une envolée du prix des métaux provoque l’intensification des activités minières à l’échelle mondiale (Ballard et Banks 2003). Influencés par les approches historique et d’économie politique marxiste élaborées dans les années 1960-1970, des anthropologues cherchent initialement à comprendre « la perspective des subalternes exploités par le grand capital minier » (Welker et al. 2011 : S5; voir p. ex. Bulmer 1975; Eliade 1962; Godoy 1984; Nash 1979; Taussig 1980). Ils consacrent également une grande partie de leurs travaux aux revendications (politiques, sociales, territoriales, environnementales, etc.) des communautés dans lesquelles l’industrie minière déploie ses activités (Filer 1990; Hyndman 1994; Kirsch 2006; Macintyre et Foale 2004; Wesley-Smith 1990). Plusieurs anthropologues s’intéressent en outre à l’implication des politiques minières et des dynamiques d’extraction des ressources pour les populations vivant à l’endroit où démarrent des projets miniers. Les recherches ethnographiques révèlent par exemple que les activités minières engendrent un « développement inégal » (Smith 1991), exacerbant les injustices déjà présentes dans une communauté (Biersack 2006; Coumans 2011; Ferguson 2005). Ces études remettent ainsi en question le principe économique promu par les théories néolibérales voulant que l’industrie minière produise des avantages compétitifs pour les pays riches en métaux.

Depuis les années 1990, des recherches relevant les cadres politiques et moraux qui animent les magnats de l’industrie minière et les défenseurs du capital ont commencé à poindre. Elles permettent entre autres d’expliquer comment le capitalisme global se constitue et se maintient devant les importants enjeux sociaux et environnementaux qu’il suscite (Trigger 1997; Welker 2009). De même, un nombre grandissant d’anthropologues procède à l’analyse des discours et des pratiques des compagnies minières – souvent à défaut de pouvoir s’insérer dans ces milieux, les compagnies minières étant notoirement réticentes à s’exposer à l’examen ethnographique (Benson et Kirsch 2010; Urban et Koh 2013). Les travaux sur la responsabilité sociale des entreprises (RSE) sont parmi les plus féconds (p. ex. Dashwood 2005; Duarte 2011; Sagebien et Lindsay 2011; Sharp 2006); Rajak (2011) montre par exemple que les pratiques et les stratégies discursives de RSE servent à authentifier et à étendre l’autorité des grandes entreprises, non seulement sur l’économie, mais aussi sur l’ordre social et politique, puisqu’elles sont élevées au rang d’agentes et d’architectes du développement. De façon connexe, des anthropologues relèvent les stratégies employées par les compagnies minières pour éviter les poursuites et répondre à leurs détracteurs, un champ de recherche qui s’inscrit plus largement dans le courant critique des mines (p. ex. Campbell 2010; Campbell et al. 2012; Deneault et al. 2008; Deneault et Sacher 2012).

Le contexte dans lequel les anthropologues de l’industrie minière évoluent étant hautement politique, il est fréquent que ceux-ci partagent des réflexions sur leur positionnement en tant que chercheurs et les conséquences, notamment épistémologiques, qui en découlent (p. ex. Coumans 2011; Fisher 2008). Deux visions sont généralement présentées, la première voulant que le rôle des anthropologues soit celui de « culture brokers » entre les communautés locales et les entreprises minières (Downing et al. 2002) et la deuxième que les anthropologues doivent choisir entre cette neutralité illusoire, facilement récupérable par les États et les entreprises privées, et un engagement à la défense des communautés locales (Hyndman 2001; Kirsch 2002). Depuis le milieu des années 1990, moment où les études d’impact social pour les projets miniers sont devenues obligatoires dans plusieurs pays, l’embauche grandissante d’anthropologues comme consultants par les compagnies minières suscite des questionnements de premier plan concernant l’utilisation de l’expertise anthropologique pour augmenter le profit des multinationales et générer des connaissances protégées par des droits exclusifs (Coumans 2011; Goldman 2000).

(Catherine Morin Boulais, mars 2016)

Description de l’image: Site de la mine LaRonde avec ses parcs de résidus dans la région de Pressiac en Abitibi-Témiscamingue, mine souterraine la plus profonde du Canada. Crédits: Catherine Morin Boulais 2015. 

***

Références

Ballard, Chris et Glenn Banks, 2003. « Resource Wars: The Anthropology of Mining », Annual Review of Anthropology, 32 : 287-313.

Benson, Peter et Stuart Kirsch, 2010. « Capitalism and the Politics of Resignation », Current Anthropology, 51, 4 : 459-486.

Biersack, Aletta, 2006. « Red River, Green War: The Politics of Place along the Porgera River » : 233-280, dans Aletta Biersack et James B. Greenberg (dir.), Reimagining Political Ecology, Durham: Duke University Press.

Bulmer, Martin, 1975. « Sociological Models of the Mining Community », Sociological Review, 23 : 61-92.

Campbell, Bonnie (dir.), 2010. Ressources minières en Afrique. Quelle réglementation pour le développement? Québec, Ottawa, Uppsala : Presses de l’Université du Québec, Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et Nordic Africa Institute.

Campbell, Bonnie, Myriam Laforce et Bruno Sarrasin (dir.), 2012. Pouvoir et régulation dans le secteur minier : leçons à partir de l’expérience canadienne, Québec: Presses de l’Université du Québec.

Coumans, Catherine, 2011. « Occupying Spaces Created by Conflict: Anthropologists, Development NGOs, Responsible Investment, and Mining », Current Anthropology, 52, Supplement 3 : S29-S43.

Dashwood, Hevina, 2005. « Canadian Mining Companies and the Shaping of Global Norms of Corporate Social Responsibility », International Journal, 60 (4) : 977-998.

Deneault, Alain, Delphinee Abadie et William Sacher, 2008. Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique, Montréal : Éditions Écosociétés.

Deneault, Alain et William Sacher, 2012. Paradis sous terre, Montréal: Éditions Écosociétés.

Downing, Theodore E., Jerry Moles, Ian McIntosh et Carmen Garcia-Downing, 2002. Indigenous Peoples and Mining Encounters: Strategies and Tactics. Mining, Minerals and Sustainable Development Project, Paper no 57, consulté sur Internet (http://www.iied.org/mmsd/mmsd_pdfs/057_downing.pdf), le 19 octobre 2013.

Duarte, Fernanda, 2011. « What Does a Culture of Corporate Social Responsibility « Look » Like? A Glimpse into a Brazilian Mining Company », International Journal of Business Anthropology, 2 (1) : 106-122.

Eliade, Mircea, 1962. The Forge and the Crucible, Londres: Rider.

Ferguson, James, 2005. « Seeing Like an Oil Company: Space, Security, and Global Capital in Neoliberal Africa », American Anthropologist, 107 (3) : 377-382.

Filer, Colin, 1990. « The Bougainville Rebellion, the Mining Industry and the Process of Social Disintegration in Papua New Guinea », Canberra Anthropology, 13 (1) : 1-39.

Fisher, Robert, 2008. « Anthropologists and Social Impact Assessment: Negotiating the Ethical Minefield », The Asia Pacific Journal of Anthropology, 9 (3) : 231-242.

Godoy, Ricardo, 1984. « Risk and Moral Contract in Peasant Mining in Bolivia » : 203-223, dans Bary Isaac (dir.), Research in Economic Anthropology: an Annual Compilation of Research, Greenwich: JAI Press.

Goldman, Laurence R., 2000. Social Impact Analysis: An Applied Anthropology Manual, Oxford: Berg.

Hyndman, David, 2001. « Academic Responsibilities and Representation of the Ok Tedi Crisis in Postcolonial Papua New Guinea », Contemporary Pacific, 13 (1) : 33-54.

Kirsch, Stuart, 2002. « Anthropology and Advocacy: A Case Study of the Campaign against the Ok Tedi Mine », Critical Anthropology, 22 : 175-200.

–––––, 2006. Reverse Anthropology: Indigenous Analysis of Social and Environmental Relations in New Guinea, Redwood City: Stanford University Press.

Macintyre, Martha et Simon Foale, 2004. « Politicised Ecology: Local Responses to Mining in Papua New Guinea », Oceania, 74 (3) : 231-251.

Nash, June, 1979. We Eat the Mines and the Mines Eat Us: Dependency and Exploitation in Bolivian Tin Mines, New York: Columbia University Press.

Rajak, Dinah, 2011. In Good Company: An Anatomy of Corporate Social Responsibility, Redwood City: Stanford University Press.

Sagebien, Julia et Nicole M. Lindsay (dir.), 2011. Governance Ecosystems: CSR in the Latin American Mining Sector, Hoodmills: Palgrave Macmillan.

Sharp, John, 2006. « Corporate Social Responsibiliy and Development: An Anthropological Perspective », Development Southern Africa, 23 (2) : 213-222.

Smith, Neil, 1991. Uneven Development: Nature, Capital and the Production of Space, Oxford: Blackwell Publisher.

Taussig, Michael, 1980. The Devil and Commodity Fetishism in South America, Chapel Hill: University of North Carolina Press.

Trigger, David S., 1997. « Mining, Landscape and the Culture of Development Ideology in Australia », Ecumene, 4 (2) : 161-180.

Urban, Greg et Kyung-Nan Koh, 2013. « Ethnographic Research on Modern Business Corporations », Annual Review of Anthropology, 42 : 139-158.

Welker, Marina A., 2009. « ‘Corporate Security Begings in the Community’: Mining, the Corporate Social Responsibility Industry, and Environmental Advocacy in Indonesia », Cultural Anthropology, 24 (1) : 142-179.

Welker, Marina A., Damani J. Partridge et Rebecca Hardin, 2011. « Corporates Lives: New Perspectives on the Social Life of Corporate Form », Current Anthropology, 52, Supplement 3 : S3-S16.

Wesley-Smith, Terence, 1990. « The Politics of Access: Mining Companies, the State, and Landowners in Papua New Guinea », Political Science, 42 (2) : 1-19.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s