Conférence Anthropologie, Nature et Environnement II: François-Xavier Cyr et Olivia Roy-Malo

Conférence conjointe de François-Xavier Cyr (maîtrise, Université Laval) et Olivia Roy-Malo (maîtrise, Université Laval), 9 mars 2016 : Aires protégées au Québec, une logique de centralisation : le cas d’une nation autochtone et d’une municipalité régionale

Le cycle de conférence « Anthropologie, Nature et Environnement » s’inscrit dans le cadre des Rendez-vous anthropologiques organisés par le département d’anthropologie de l’Université Laval.

La conférence de François-Xavier Cyr et Olivia Roy-Malo, tout deux étudiants en anthropologie au 2e cycle à l’Université Laval, se voulait une mise en dialogue de leurs recherches respectives. Ces dernières documentent deux cas distincts de création d’aires protégées dans la province du Québec : François-Xavier étudie un projet d’aire protégée initié par la Nation huronne-wendat sur leur territoire ancestral, le Nionwentsiö, alors qu’Olivia documente le processus décisionnel d’une aire protégée projetée par le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les Changements Climatiques (MDDELCC) sur le territoire de la municipalité de Mont-Carmel dans la région du Bas-Saint-Laurent. Ces deux recherches, a priori bien différentes l’une de l’autre, se rencontraient dans l’approche utilisée pour conceptualiser l’aire protégée, soit comme une activité de planification et de gestion territoriale. Ainsi, quoique la question de la conception de la conservation environnementale demeure importante, cette conférence a permis aux deux étudiants d’entrevoir, à travers l’objet de l’aire protégée, des négociations territoriales, identitaires ainsi que des rapports de pouvoir qui façonnent et ponctuent ce que nous pouvons nommer la spatialisation de l’État (Ferguson et Gupta 2002). Autrement dit, ce qui se retrouve négocié entre les différents acteurs y est compris comme des « espérances politiques », ou encore des « promesses » relatives à l’avenir (Abram et Gvizakans 2013).

 

Contexte d’une municipalité régionale

Le contexte dans lequel Olivia a effectué sa recherche se construit dans une rencontre, dans un entrecroisement de deux projets de gestion territoriale prévus dans le secteur du lac de l’Est dans la municipalité de Mont-Carmel : celui d’une aire protégée planifiée par le MDDELCC ainsi que d’autres groupes d’acteurs en faveur de cette initiative et celui d’une forêt de proximité qui est devenue l’un des projets phares de la municipalité. Brièvement, le modèle de forêt de proximité consiste en une délégation de gestion de la forêt publique du ministère des Forêts, Faune et Parcs (MFFP) aux communautés locales. Toutefois, malgré l’enthousiasme général produit par l’annonce de ce type de gestion en 2010, aucune forêt de proximité n’existe encore sur le territoire québécois. Ce projet offre néanmoins un fort potentiel de décentralisation et de mise en phase du développement forestier avec les réalités locales. Cela permettrait à la municipalité de prendre en charge une partie de son territoire municipal et d’arrimer son utilisation à sa vision d’avenir. L’aire protégée, quant à elle, consiste en une réserve de biodiversité de catégorie III qui interdit tout types d’activités d’exploitation, mais qui laisse la possibilité aux activités récréotouristiques comme la chasse, la pêche, la randonnée pédestre, etc. Le secteur du lac de l’Est fut identifié comme l’un des sept territoires d’intérêt du Bas-Saint-Laurent dans le cadre de travaux menés à l’époque par la Conférence régionale des élus.

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Territoire d’intérêt du lac de l’Est en analyse (Direction générale du Bas-Saint-Laurent, MRN, 2014) 
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Vue sur le lac de l’Est (Olivia Roy-Malo, juin 2015)

Ces travaux étaient eux aussi menés dans un cadre plus large, soit l’objectif gouvernemental annoncé en 2011 d’atteindre une portion équivalente à 12% du territoire en aires protégées pour l’année 2015. Cette cible précise permet dès lors de joindre l’étude d’un contexte local à celle d’un contexte international en ce qu’elle réfère à l’indicateur international des aires protégées décrétées par l’Union international pour la conservation de la nature (UICN). Ceci permet donc de mieux saisir les implications de ces outils de gestion internationale.

 

Contexte d’une communauté autochtone

La recherche de François-Xavier s’est construite dans un contexte d’affirmation de l’occupation par les Hurons-Wendat de leur territoire ancestral, le Nionwentsïo. Leur projet d’aire protégée, qui fait partie de ce processus plus large d’affirmation territoriale, s’est amorcé en réaction à l’industrie forestière. Une partie du territoire identifié par les compagnies forestières pour procéder à des coupes s’est avéré constituer un endroit privilégié pour la Nation huronne-wendat puisque, selon d’anciennes cartes et des témoignages d’aînés de la Nation, il existe sur cette portion de territoire des sentiers de portages, d’anciens camps de chasse ainsi que des zones d’activités traditionnelles, notamment des zones de cueillette de plantes médicinales.

Pour les Hurons-Wendat, les zones tampons produites par l’harmonisation forestière, qui est le processus instigué par le gouvernement du Québec pour prendre en compte les intérêts des différents acteurs présents sur le territoire forestier, ne sont pas suffisantes pour protéger ces sites patrimoniaux. Alors, le concept d’aire protégée s’est imposé. Cependant, il était d’emblée établi que pour les Hurons-Wendat, une aire protégée qui permettrait de protéger leur patrimoine devrait aussi permettre une certaine quantité d’exploitation de matière ligneuse. Ainsi, le concept de l’aire protégée polyvalente fut exploré.

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Les régions dans le Niowentsiö (Bureau du Nionwentsi¨, Nation huronne-wendat, octobre 2011)

Dans ce projet particulier, les Hurons-Wendat manifestent le désir de créer non seulement une aire protégée de type polyvalent, mais une aire protégée huronne-wendat, ou « à saveur autochtone ». En affirmant vouloir bâtir ce nouveau type d’aire protégée, les Hurons-Wendat saisissent leur propre futur et sortent du futur institutionnel imposé par l’État en signifiant clairement leur intérêt de ne pas se contenter des zones tampons proposées par les plans d’harmonisation forestière. Aussi, en spécifiant le désir d’avoir une aire protégée huronne-wendat, ils proposent leurs propres conditions quant aux paramètres de l’aire protégée et ne se limitent pas qu’aux critères donnés par le gouvernement québécois, même si d’importants efforts sont faits pour s’agencer le mieux possible avec ces critères.

En proposant un projet d’aire protégée émanant de leurs propres aspirations, les Hurons-Wendat, quoi qu’ils restent « à l’intérieur du système », l’ébranlent en prenant les devants et en étant en proactif par rapport au gouvernement, en agissant pour provoquer du changement, plutôt qu’en étant en réaction à ses demandes.

Une analyse comparative préliminaire

Trois tendances, trois logiques, son apparues comme prégnantes à ces deux processus de création d’aires protégées qui ne sont pas encore aboutis, précisons-le.

Premièrement, ces projets d’aires protégées qui exemplifient deux types de processus (l’une est l’initiative d’une communauté locale et l’autre à l’initiative du MDDELCC) s’inscrivent tout deux dans une logique territoriale nationale (comprendre ici, provinciale). Effectivement, la création d’aires protégées s’effectue en fonction du réseau d’aires protégées tel que le MDDELCC le conçoit : des aires protégées strictes qui forment un réseau représentatif de la biodiversité, à l’image des exigences des organisations internationales comme l’UICN. Cette vision nationale entretient un rapport à l’espace très différent de celui d’une municipalité comme Mont-Carmel pour laquelle le territoire se présente comme un important jalon de son développement local. Cette question de leviers de développement locaux éclaire également certaines inquiétudes relatives à l’aire protégée : celle-ci pourrait-elle avoir le même potentiel de prise en charge du territoire que d’autres projets de développement? Pour les Hurons-Wendat, du fait qu’un plan avait déjà été établi pour l’atteinte du pourcentage du territoire à protéger dans la région de la Capitale nationale, leur initiative devenait incompatible avec la vision nationale de la conservation du gouvernement québécois. D’un côté le gouvernement québécois cherche à protéger des témoins biologiques d’une biodiversité se retrouvant sur l’ensemble de son territoire. Alors que de l’autre, les Hurons-Wendat désirent protéger une portion de leur territoire ancestral dont les forêts vierges sont un témoin du territoire tel qu’il l’était du temps de leurs ancêtres, mais qui ne correspondent pas nécessairement aux zones témoins de la biodiversité de la province du Québec telles qu’identifiées par le gouvernement.

De cette logique nationale découle les deux autres tendances observées à l’intérieur de ces deux processus, soit celle d’une centralisation des pouvoirs décisionnels et celle de la question des définitions des aires protégées. Évidemment, pour pouvoir concrétiser leur projet, les Hurons-Wendat sont entrés en contact avec le gouvernement du Québec, qui possède le monopole de l’attribution du titre d’aire protégée sur le territoire québécois. Un des problèmes que les Hurons-Wendat rencontrèrent fut que les critères de définition des aires protégées ne prennent que très peu en compte les éléments patrimoniaux qui sont, pour la Nation huronne-wendat, l’élément principal venant justifier leur désir de protection du territoire. Cette intention de diversifier les critères permettant la justification de la création d’une aire protégée, jumelée avec la centralisation des pouvoirs décisionnels, produisit une relégation du dossier entre le ministère de la Culture et des Communications et le MDDELCC. L’un ne possédant pas le pouvoir de créer une aire protégée, alors que l’autre n’avait pas d’intérêt pour le patrimoine culturel. En plus de cette rigidité du cloisonnement des prérogatives ministérielles, les possibilités de financement pour des projets d’aires protégées sont très limitées, et étant donné que la Nation huronne-wendat est déjà ensevelie de demandes de consultations, qui sont très coûteuses en termes de ressources humaines et monétaires, elle ne possède pas les moyens nécessaires pour pouvoir financer un projet d’aire protégée, ce qui constitua un cercle vicieux où l’absence de financement ne permettait pas à la Nation d’étoffer les arguments en faveur de la création d’une aire protégée et où l’absence de ces arguments ne leur donnait pas accès à du financement. Les questions de la définition et de la centralisation des pouvoirs décisionnels constitutent donc un pôle de dispute où la vision des Hurons-Wendat concernant les éléments prioritaires à protéger sur un territoire donné ne concorde pas avec celle du gouvernement québécois. Ainsi, on peut observer dans ce projet d’aire protégée une pratique contrediscursive de l’aménagement territorial au Québec. Les Hurons-Wendat, de par leur manière proactive d’aller au-devant du gouvernement en proposant leur propre aire protégée, viennent bousculer le futur institutionnel de l’État québécois. Bien qu’un tel projet rencontre beaucoup de problèmes, surtout au niveau bureaucratique, lesquels sont d’ailleurs explorés dans le mémoire de François-Xavier, les Hurons-Wendat naviguent dans les interstices du système pour pouvoir affirmer leur occupation de leur territoire ancestral et ainsi résister au discours dominant en lui opposant des projets concernant le territoire et l’environnement qui sont porteurs d’imaginaires et d’aspirations qui leur sont propres. 

Quant à la recherche d’Olivia, celle-ci s’interroge plus précisément sur cette notion de centralisation : s’il est vrai que le pouvoir décisionnel est abrogé à une seule institution, les conditions de création d’aires protégées nous éclairent également sur des rapports de pouvoir qui traversent les différents ministères. Effectivement, dans l’implantation du réseau d’aires protégées au Bas-Saint-Laurent, les problématiques en lien avec l’industrie forestière ont grandement compliqué le processus alors que la question des claims miniers, pétroliers et gaziers fige notamment le processus de création de ces aires protégées. Cette dernière question peut également être abordée par la question des définitions. Les claims se sont révélés problématiques en cours de route en raison d’un changement de posture au sein du MDDELCC qui a décrété qu’aucune aire protégée ne pourrait être statuée s’il y avait une possibilité d’exploitation des ressources naturelles. La définition des aires protégées permet également d’apporter un éclairage axial sur l’architecture de la conservation environnementale. Celle-ci implique une diversité d’acteurs dont les organisations internationales comme l’UICN qui ont un impact plus que considérable sur les politiques publiques des États nationaux. Ainsi, le mémoire d’Olivia intègre une réflexion sur les implications diverses de ces grandes orientations internationales sur l’expérience sociale de nos environnements.

***

Bibliographie 

Abram, Simone et Gisa Weszkalnys, 2013. « Elusive Promises : Planning in the Contemporary World. An Introduction », dans Simone Abram et Gisa Weszkalnys (dir.), Elusive Promises : Planning in the Contemporary World, New York, Oxford : Berghahn Books.

Ferguson, James et Gupta, Akhil, 2002.« Spatializing States: Toward an Ethnography of Neoliberal Governmentality », American Ethnologist29(4): 981–1002.

Vaccaro, Ismael, Beltran, Oriol et Pierre-Alexandre Paquet, 2013. « Political ecology and conservation policies: some theoretical genealogies », Journal of Political Ecology, vol. 20 : 255-272.

 

 

 Bibliographie thématique

Adams, Williams M. et Jon Hutton, 2007.« People, Parks and Poverty: Political Ecology and Biodiversity Conservation », Conservation and Society, 5 (2): 147-183.

Borrini-Feyerabend Grazia, Ashish Kothari et Gonzalo Oviedo, 2004. Indigenous and Local Communities and Protected Areas: Towards Equity and Enhanced Conservation Guidance on policy and practice for Co-managedProtected Areas and Community Conserved Areas, World Commission on Protected Areas (WCPA), IUCN – The World Conservation Union.

Martin, Thibault, 2006. « Co-Management of a National Park: The Wapusk National Park’s Experience », Études canadiennes/Canadian Studies, 61 : 139-48

Noury, Céline, 2010. La conservation du Nitassinan : Besoins et intérêts des Ilnus de Mashteuiatsh, Mémoire de maîtrise en Géographie, Université Laval.

Turner, Katherine L. et Christopher P.H. Bitoni, 2011. « Conservancies in British Columbia, Canada: Bringing Together Protected Areas and First Nations Interests », The International Indigenous Policy Journal, 2(2): 1-15.

West, Paige, James Igoe, and Dan Brockington. 2006. « Parks and Peoples: The Social Impact of Protected Areas », Annual Review of Anthropology 35 (1) : 251–277.

 

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