Ethnographie de la naturalisation : la renaturalisation des berges de la rivière Saint-Charles de Québec

Ethnographie réalisée dans le cadre du séminaire intercycle Nature et Environnement: espaces « d’alternatives » et d’altérité, département d’anthropologie, Université Laval

Par Sébastien Lapierre


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Les profonds changements apportés au paysage urbain par la révolution industrielle et le développement de l’économie capitaliste qui s’en suivit a détruit et grandement pollué des habitats naturels et des écosystèmes peuplés d’une faune et d’une flore autrefois nombreuse et importante. Des espaces verdoyants ont laissé place à travers les siècles à des environnements gris, bétonnés et souillés par les divers polluants toxiques rejetés par l’industrie lourde. Les nombreux problèmes causés par cette pollution de l’eau et de l’air des villes et le grand manque de planification de l’espace urbain, des problèmes qui ont causé, par exemple, l’augmentation d’ennuis de santé graves au sein de la population, ont amené une certaine partie de la société à questionner les changements survenus et à prendre conscience de l’importance de protéger l’environnement.

À Québec, la conscientisation des citoyens et des autorités publiques, un travail en grande partie mené par les groupes environnementalistes de la Ville de Québec, face aux enjeux environnementaux dont l’importance est toujours grandissant, a mené les gouvernements à prendre des mesures visant à renaturaliser certaines parties du territoire urbain. Parmi ceux-ci, nous retrouvons les berges de la rivière Saint-Charles, autrefois bétonnées dans les années 1970 et désormais renaturalisées grâce à des travaux d’envergure opérés à la fin des années 1990 et au début des années 2000. L’impact de cette renaturalisation s’est non seulement fait sentir sur l’écosystème urbain de la Ville de Québec, mais aussi sur la façon dont les autorités publiques municipales, les citoyens et les commerçants ont perçu le développement des quartiers centraux de Québec avoisinant la rivière Saint-Charles.

En effet, il ne faut pas oublier que plusieurs quartiers abordant la rivière Saint-Charles, tels que le quartier de Limoilou et celui de Saint-Roch, ont connu dans la deuxième moitié du 20ème siècle un déclin important entraînant la fermeture de nombreux commerces et donc, la perte de nombreux emplois et laissant de nombreuses familles dans la pauvreté. Dans les années 1990, la Ville de Québec et les comités de citoyen de l’époque ont donc vu dans la renaturalisation des berges de la rivière Saint-Charles un moyen de redynamiser un secteur en déclin, que ce soit par exemple par le développement de l’économie récréotouristique qui favoriserait donc l’installation de petites entreprises touristiques dans le secteur de Saint-Roch, voire même la construction d’hôtels qui auraient le potentiel de créer des emplois pour les résidents du quartier. (Boutet, 2006) L’intention du maire de l’époque, M. Jean-Paul L’Allier, était alors de redonner à la rivière Saint-Charles son statut traditionnel de « principal axe naturel de développement » pour la Ville de Québec. (Boutet, 2006 : 2) Nous voulions aussi développer, par la renaturalisation des berges de la rivière Saint-Charles, la pratique d’activités plus sportives, comme la pratique du kayak et de la navigation en canot. Ici aussi, le but était de développer l’économie touristique du secteur. (Boutet, 2006)

Aujourd’hui si certains auteurs (Brun, 2011) admettent que la réussite des objectifs des autorités et des citoyens en ce qui a trait à la renaturalisation des berges de la rivière Saint-Charles comme facteur de développement économique et social pour les quartiers concernés est difficilement quantifiable (Brun, 2011 :15-16), nous pouvons percevoir une gentrification importante des quartiers concernés, et donc d’une « gentrification urbaine » (Brun, 2011 : 16). En effet, plusieurs coins de la ville autrefois habités par des logements sociaux plus abordables, comme nous pouvions retrouver à Saint-Roch, ont été remplacés au fil des années par des condos cossus avec vue sur la rivière. La rivière a donc joué un rôle majeur dans le changement social du quartier.

Toutefois, l’objectif visé par la Ville et des comités environnementalistes de freiner l’étalement urbain par la concentration de population dans les quartiers centraux de Québec en favorisant le réaménagement de quartiers en déclin n’a pas été véritablement atteint. En effet, les banlieues continuent de s’accroître, et la clientèle visée, les familles de moyen à haut revenus continuent de s’établir dans les quartiers périphériques à la Ville. Nous pouvons donc dire que malgré que la verdure et la présence de cours d’eaux où la pratique d’activités récréatives soient un facteur d’attachement d’un individu à son milieu de vie, ce ne fut pas un facteur assez important pour freiner le phénomène moderne d’étalement urbain décrié par les mouvements écologistes comme les associations de protection de l’environnement (APEL) et le Comité de bassin de la rivière Saint-Charles. (Brun, 2011)

La renaturalisation des berges de la rivière Saint-Charles s’inscrit donc dans un phénomène plus large étudié et favorisé par le courant de l’écologie politique urbaine où, dans plusieurs grandes villes du monde, et principalement dans les pays industrialisés, les autorités municipales, sous pression de citoyens conscientisés aux enjeux environnementaux et qui cherchent des solutions politiques, sociales et économiques à la crise écologique actuelle. (Durand-Folco, 2013) Aujourd’hui, les autorités, influencés par l’idée de la « ville durable », tentent de rendre les villes compactes, écoénergétiquement efficientes, socialement mixtes et possédant une gouvernance plus participative. C’est ce qu’a tenté de mettre en œuvre la Ville de Québec, que ce soit par le plan de renaturalisation et tout le processus de consultation des différents groupes d’intérêt qui l’a précédé.

Bibliographie

AAPQ, 2016, Projet de renaturalisation des berges de la rivière Saint-Charles. Consulté sur Internet : https://aapq.org/laureats/projets/riviere-st-charles), novembre 2016.

BOUTET, G., 2006. Le changement de forme des berges de la rivière Saint-Charles à Québec : l’explication de l’approche culturelle de la géographie. Presses de l’Université Laval, Québec.

BRUN, A., 2011. « Politique de l’eau et aménagement urbain. La « Renaturation » de la rivière Saint-Charles à Québec », Norois, 219 : 89-107.

DURAND-FOLCO, J., 2013, « L’écologie politique de la ville : Vers un revenu suffisant garanti », Nouvelles pratiques sociales, 26, 1 : 215-229.

FRANCIS, R., 2012, « Positioning urban rivers within urban ecology », Urban Ecosystems, 15, 2: 285-291.

KONDOLF, M., 2017, « The social connectivity of urban rivers », Geomorphology, 277: 182-196.

ORGANISME DES BASSINS VERSANTS DE LA CAPITALE, 2015, Bassin de la rivière Saint-Charles / Milieux humide. Consulté sur Internet : (http://www.obvcapitale.org/bassin-de-la-riviere-saint-charles-milieux-humides), novembre 2016.

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