Subalternités et écologie politique

Au niveau des prémisses, plusieurs parallèles caractérisent l’écologie politique et les Subaltern Studies, mouvement intellectuel né de la rencontre d’Indianistes dont la finalité se voulait d’écrire de « meilleures historiographies » redonnant ses lettres de noblesse aux « sans voix » que le joug colonial, puis le nationalisme triomphant, ont tour-à-tour sous-représenté (Sarkar 2000: 302, voir aussi Spivak 1988). Dans un cas comme dans l’autre, une approche marxisante préside la division du travail intellectuel. Pour l’écologie politique et les Subaltern Studies, le capital, le colonialisme et le nationalisme sont reconnus sinon dans leur existence concrète, du moins dans leur fonction au sein des discours dominants. Tels des bulldozers opérant au plan épistémologique, ils aplanissent les formes traditionnelles, étouffant la diversité culturelle et son expression. Qui plus est, ils cherchent à chasser toute ambiguïté les entourant, à savoir qu’il n’y aurait pas d’autres moteurs à l’histoire (et à l’histoire de la dégradation environnementale) mis à part eux.

Dérivée des Carnets de Prison d’Antonio Gramsci, la notion de subalternité chercherait à comprendre la charpente des relations de pouvoir telle qu’aperçue « du dessous ». Ce que Gramsci pressent – puisqu’il se doute bien que son idée déjà en cache une autre –, c’est cette autre grande figure d’inspiration des Subaltern, l’historien britannique E. P. Thompson, qui le clamera distinctement. Pour Thompson, la subalternité n’est pas que structurelle, elle ne se définit pas qu’en rapport aux classes dominantes. Elle possède également une histoire distincte, qu’il importe de relater. Cette histoire n’est pas quelconque, ni prédéterminée : elle se laisse plutôt concevoir dans des termes propres aux opprimés – leur idiome. Comme le dirait Thompson, les classes opprimées prennent part à leur propre genèse : seule une attention approfondie à leur sens commun, leur expérience particulière du monde et leur position dans celui-ci peuvent rétablir ce fait.

Critiquées de toutes parts (autant par l’orthodoxie marxiste que par des penseurs inspirés des Lumières et des théories de la modernité), les Subaltern Studies ont su réinventer au courant des années 1990 les notions d’expérience et de communauté de façon à répondre à ceux qui doutaient de la pertinence de leur approche, n’y ayant vu jusque là qu’un appel à collectionner des particularismes insignifiants aux yeux de l’Histoire. Du point de vue des subalternités, ce qu’on a longtemps pu désigner « nation » ou « capital » sont des idées méritant d’être « provincialisées », c’est-à-dire entendues dans leurs manifestations particulières. Les Subaltern Studies proposent de ne plus parler d’universels au sein même de la mondialisation, les principes universels n’ayant pas d’histoire globale qui ne soit « toujours et déjà modifiée par des histoires particulières » (Chakrabarty 2000 : xiv). Il n’y a donc pas de nation en soi, ou de capital en soi, pour imposer ses structures prédéterminées et prédéterminantes. Avant même de s’affirmer positivement, ces mécanismes sont déjà interpellés par les conditions concrètes et locales de leur réalisation. C’est donc dire que ces mécanismes n’ont pas d’identité fixe.

C’est à ce niveau que la notion de subalternité devient nécessaire à l’écologie politique. Il est vrai que l’écologie politique s’intéresse aux diverses conceptions culturelles du milieu naturel ainsi qu’au rôle joué par des discours et des « constructions de la nature » à l’intérieur de conflits impliquant le partage des ressources. Toutefois, l’écologie politique parvient plutôt difficilement à donner aux luttes environnementales qui mettent en scène des représentations culturelles diverses et divergentes une signification dépassant les limites du local et de l’archaïque. Certes, on trouvera dans les modèles d’altérité mis de l’avant par l’écologie politique une dénonciation du capitalisme, du marché et de l’État qui les légitimerait. Ce qu’on trouve plus rarement en écologie politique, ce sont :

  1. Un point de vue sur les classes opprimées dépassant la conception structurelle. Au mieux, l’écologie politique pourrait adopter une conception résolument historique de la notion de classe. Il s’agirait de démontrer comment les opprimés font activement l’expérience de leur propre marginalisation, tout en redonnant sens aux idiosyncrasies, évacuant toute surdétermination.
  2. Une critique fondamentale du cadre analytique figeant des manifestations politiques, économiques et écologiques concrètes dans des coquilles conceptuelles génériques et désincarnées (le capital, l’État, le marché, la nation).

L’appel de l’écologie politique pour une étude circonstanciée du néolibéralisme et de capitalisme “tel qu’il existe vraiment” va dans ce sens, mais tout de même ne va pas assez loin (Heynen et al. 2007 d’après Brenner and Theodore). Une écologie politique subalterne promet en plus d’injecter les témoignages, les rumeurs et les « savoir partiels » des « petites voix de l’histoire » au centre d’une économie politique réinventée, ébranlant du coup les prétentions universelles des théories existantes (cf. Guha 1996, Haraway 1988).

(Pierre-Alexandre Paquet, février 2016)

Description de l’image (Pierre-Alexandre Paquet, Uttar Pradesh, mai 2014): Une « photobomb » interrompt et interroge la narrativisation de l’anthropologue. L’auteur travaille en collaboration avec les éleveurs semi-nomades Van Gujjars dans les états indiens de l’Uttar Pradesh et de l’Uttarakhand. Il s’intéresse notamment aux questions de justice environnementale, de citoyenneté et de droits (coutumiers et formels) des habitants de milieux forestiers. Les Van Gujjars sur la photo gavent avec du gur, un sucre produit d’une première cuisson de la canne, une femelle buffle fiévreuse qui a perdu l’appétit. Lors des migrations, il est impératif que les animaux reçoivent un apport calorique adéquat.

 

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Références :

Blaikie, Piers et Harold Brookfield, 1987. Land Degradation and Society, London, New york: Methuen.

Brenner, Neil et Nik Theodore, 2002. “Cities and the Geographies of ‘Actually Existing Neoliberalism,’” Antipode, 34: 349–379.

Greenberg, James B. et Thomas K. Park , 1994. “Political Ecology,” Journal of Political Ecology, 1 : 1-12.

Guha, Ranajit, 1996. “The Small Voice of History” In Shahid Amin and Dipesh Chakrabarty (eds), Subaltern Studies IX, Oxford University Press.

Gramsci, Antonio, 1971. Prison Notebooks, Quintin Hoare and Geoffrey N. Smith (Eds), International Publishers.

Haraway, Donna, 1988. “Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective”, Feminist Studies, 14 (3): 575-59.

Heynen, Nik, James McCarthy, Scott Prudham and Paul Robbins, 2007. Neoliberal Environments, New York: Routledge.

Robbins, Paul, 2004. Political Ecology: A Critical Introduction, Malden: Wiley-Blackwell.

Sarkar, Sumit, 2000. “The Decline of the Subaltern in Subaltern Studies” in Vinayak Chaturvedy (ed), Mapping Subaltern Studies and the Postcolonial, London: Verso.

Spivak, Gayatri Chakravorty, 1988. “Can the Subaltern Speak?” in Cary Nelson and Lawrence Grossberg (eds.), Marxism and the Interpretation of Culture, Urbana: University of Illinois Press.

 

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